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Description de Théophile Gautier (milieu du XIXe siècle)

L’aspect de Gibraltar dépayse tout à fait l’imagination; l’on ne sait plus où l’on est ni ce que l’on voit. Figurez-vous un immense rocher ou plutôt une montagne de quinze cents pieds de haut qui surgit subitement, brusquement, du milieu de la mer sur une terre si plate et si basse qu’à peine l’aperçoit-on. Rien ne la prépare, rien ne la motive, elle ne se relie à aucune chaîne; c’est un monolithe monstrueux lancé du ciel, un morceau de planète écornée tombé là pendant une bataille d’astres, un fragment du monde cassé. Qui l’a posée à cette place? Dieu seul et l’éternité le savent. Ce qui ajoute encore à l’effet de ce rocher inexplicable, c’est sa forme : l’on dirait un sphinx de granit énorme, démesuré, gigantesque, comme pourraient en tailler des Titans qui seraient sculpteurs, et auprès duquel les monstres camards de Karnak et de Giseh sont dans la proportion d’une souris à un éléphant. L’allongement des pattes forme ce qu’on appelle la pointe d’Europe; la tête, un peu tronquée, est tournée vers l’Afrique, qu’elle semble regarder avec une attention rêveuse et profonde. Quelle pensée peut avoir cette montagne à l’attitude sournoisement méditative? Quelle énigme propose-t-elle ou cherche-t-elle à deviner? Les épaules, les reins et la croupe s’étendent vers l’Espagne à grands plis nonchalants, en belles lignes onduleuses comme celles des lions au repos. La ville est au bas, presque imperceptible, misérable détail perdu dans la masse. Les vaisseaux à trois ponts à l’ancre dans la baie paraissent des jouets d’Allemagne de petits modèles de navires en miniature, comme on en vend dans les ports de mer; les barques, des mouches qui se noient dans du lait; les fortifications même ne sont pas apparentes. Cependant la montagne est creusée, minée, fouillée dans tous les sens; elle a le ventre plein de canons, d’obusiers et de mortiers; elle regorge de munitions de guerre. C’est le luxe et la coquetterie de l’imprenable. Mais tout cela ne produit à l’œil que quelques lignes imperceptibles qui se confondent avec les rides du rocher, quelques trous par lesquels les pièces d’artillerie passent furtivement leurs gueules de bronze. Au moyen âge, Gibraltar eût été hérissé de donjons, de tours, de tourelles, de remparts crénelés; au lieu de se tenir au bas, la forteresse eût escaladé la montagne et se fût posée comme un nid d’aigle sur la crête la plus aiguë. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserrée à cet endroit, et rendent le passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar était appelé par les Arabes Ghiblaltâh, c’est-à-dire le Mont de l’Entrée. Jamais nom ne fut mieux justifié. Son nom antique est Calpé. Abyla, maintenant le Mont des Singes, est de l’autre côté en Afrique, tout près de Ceuta, possession espagnole, le Brest et le Toulon de la Péninsule, où l’on envoie les plus endurcis des galériens. Nous distinguions parfaitement la forme de ces escarpement et sa cime encapuchonnée de nuages, malgré la sérénité de tout le reste du ciel.

Comme Cadix, Gibraltar, situé à l’entrée d’un golfe dans une presqu’île, ne tient au continent que par une étroite langue de terre que l’on appelle le terrain neutre, et sur laquelle sont établies les lignes de douanes. La première possession espagnole de ce côté est San-Roque. Algéciras, dont les maisons blanches reluisent dans l’azur universel comme le ventre argenté d’un poisson à fleur d’eau, est précisément en face de Gibraltar (…).

 

source : Théophile Gautier, Voyage en Espagne. Nouvelle édition révisée.
Paris, Charpentier, 1859, p. 360-362

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